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Une Opinion sur la Conception du Gamma 60    

 

Je n�ai pas connu chez Bull la p�riode de conception du Gamma 60 et si je l�ai aper�u dans les salles d�ordinateur de Gambetta et de la SNCF, si je lui ai soumis quelques calculs par l�interm�diaire de programmeurs, je ne suis pas un t�moin de cette � aventure �. Ayant �t� m�l� � la fin des ann�es 60 � une autre[1] � aventure � de conception de syst�mes, j�ai eu la curiosit� d�essayer de comprendre ce qui se passait dans la t�te des concepteurs de Bull en 1955 et un peu apr�s.

Jean Bellec 11 ao�t 2003

 

Introduction

 

Le Gamma 60 a �t� con�u au milieu des ann�es 1950, � un moment o� les installations m�canographiques des gros clients commen�aient � �tre dot�es de nombreuses machines (tabulatrices, calculatrices, trieuses �) dont l'exploitation (manipulation de cartes, montage et d�montage des tableaux de connections) commen�aient � repr�senter des causes d�erreurs et un co�t important.

En parall�le, de nouvelles technologies avaient fait leurs preuves aux �tats-Unis. Ce furent essentiellement le stockage des donn�es sur bandes magn�tiques et l'arriv�e de technologies plus fiables et plus performantes avec les m�moires � tores et les circuits transistoris�s.

La gen�se du Gamma 60 a �t� longue puisque le premier syst�me devint op�rationnel en 1961, si bien que d'autres facteurs post�rieurs aux premi�res �tudes (et � leur annonce quelque peu pr�matur�e) furent plus ou moins habilement pris en compte.

 

En 1955, Bull �tait incontestablement le second constructeur d��quipements m�canographiques en Europe et peut-�tre au monde (bien que l�existence d�accords avec Remington Rand rende difficile l�analyse de la place relative de Bull sur le march� mondial).

Le constructeur de mat�riel m�canographique faisait essentiellement un mat�riel dont la technologie relevait tant�t de la machine-outil tant�t de l�horlogerie lourde. La technologie �tait d�abord de la m�canique de pr�cision, agr�ment�e d�une part de plus en plus importante d��lectrom�canique (la technologie � relais et les totalisateurs).

Le r�seau commercial avait un r�le primordial, d�abord parce que la majorit� des syst�mes �tait plac�e en location et ensuite parce que les clients avaient besoin d�assistance technique pour tirer partie des machines. Les techniciens de Bull r�alisaient la plus grande partie de la � programmation � des ensembles m�canographiques en piquant les tableaux de connections.

Au d�but des ann�es 1950, Bull avait compl�t� sa gamme d�outils m�canographiques avec une calculatrice �lectronique le Gamma 3, qui s�affranchissait des limitations apport�es par la calculatrice �lectrom�canique sur le d�bit des ensembles m�canographiques.

 

La m�canographie � classique � souffrait cependant de plusieurs inconv�nients :

Beaucoup de travaux se trouvaient concentr�s en fin de mois et d�ann�e ce qui impliquait g�n�ralement un dimensionnement de l��quipement pour les p�riodes de pointe. La vitesse de lecture des cartes et d�impression �tant limit�e � 150 cartes ou lignes par minute, la seule solution �tait de faire coexister plusieurs �quipements sur un site, ce qui posait des probl�mes d�exploitation difficiles pour synchroniser les �changes de fichiers entre �quipements.

Certaines applications chez les clients (sp�cialement les banques et assurances car les imp�ts  et les abonn�s des services publics n��taient pas encore totalement m�canis�s) n�cessitaient de gros fichiers d�passant les capacit�s des trieuses et autres interclasseuses.

Ces probl�mes recevaient potentiellement une solution en mettant les fichiers permanents sur bandes magn�tiques, solution d�j� en service aux �tats-Unis depuis le d�but des ann�es 1950 avec les machines UNIVAC. Bien entendu l�actionnaire de r�f�rence de Bull (les Papeteries Aussedat) ne pouvait pas ne pas h�siter devant une solution qui pouvait tarir une source importante de ses profits. Seule une solution combinant mat�riel � cartes et bandes magn�tiques lui �tait acceptable, d�autant plus que les convertisseurs utilis�s par Univac posaient bien des probl�mes pour les petits fichiers. La solution mixte (cartes et bandes) fut aussi retenue par IBM dans ses syst�mes 702 et 705 qui commen�aient � appara�tre � l��poque de conception du Gamma 60.

La technologie � tubes � vide de la calculatrice Gamma 3, m�me miniaturis�s, n��tait pas sans poser des probl�mes de co�t et de fiabilit�. La technologie � transistors commen�ait en 1955 � appara�tre avec des avantages d�encombrement, de fiabilit� et de dissipation calorifique, sinon de prix � l��poque. Bull, n��tant en rien li� aux fabricants de tubes (tels CSF ou Philips), pouvait facilement faire le choix du transistor qu�elle avait effleur� dans son utilisation des diodes � semi-conducteurs dans le Gamma 3. Ce choix du transistor �tait quand m�me un pari car la SEA fran�aise et des constructeurs japonais croyaient � l��poque davantage aux technologies magn�tiques (plus fiables�et plus encombrantes, mais on ne parlait pas � l��poque d�int�gration des circuits�)

Au milieu des ann�es 1950, les constructeurs am�ricains avaient commenc� � abandonner diverses solutions de technologies � m�moires pour se concentrer sur les tores magn�tiques. Les tores, bien que posant des probl�mes de co�t de main d��uvre pour leur tissage, permettaient une grande fiabilit� et un temps d�acc�s bien plus r�duit que les technologies alternatives (lignes � retard, tube de Williams�). Les m�moires � tores s�accommodaient bien d�une logique parall�le (telle qu�initialement sugg�r�e par Von Neumann). Elles permettaient en particulier de s�affranchir de la � programmation � (type Harvard) des tableaux de connexions et de nourrir toutes les sp�culations n�es dans les ann�es 1950 sur les machines auto-modifiables et intelligentes.

 

Jusque l�, l�approche de Bull n��tait gu�re diff�rente de celle de IBM-Poughkeepsie ou de RCA. Cependant, Bull n��tait pas un leader dans ces technologies (bandes magn�tiques et m�moires � tores avaient �t� con�ues aux USA) et pensait devoir consolider sa position par des innovations conceptuelles. Parmi celles-ci, n�e de l�exp�rience de la m�canographie, l�id�e s�imposa d�une planification centralis�e de l�exploitation de l�atelier m�canographique alors compos� d�un ensemble de plusieurs machines op�rant en parall�le et difficiles � synchroniser. Une m�moire commune stockant � la fois les programmes locaux et la synchronisation de l�exploitation de ceux-ci semblait r�soudre le probl�me de la planification des travaux, des tableaux de connexions amovibles et des paquets de cartes � r�partir entre machines.

Les machines � synchroniser �taient les unis�lecteurs de bandes magn�tiques (ou de tambours), les lecteurs et perforateurs de cartes, les imprimantes et les calculatrices. L�analyse des besoins les plus complexes des tableaux de connexions de tabulatrices-imprimantes conduisit � la conception d�un v�ritable processeur sp�cialis� : le Traducteur.

On voit se dessiner l�architecture du Gamma 60 qui ne doit � peu pr�s rien aux machines IBM comme le 704, con�u autour de la r�solution de probl�mes scientifiques aux calculs longs et s�quentiels, ni m�me au Gamma ET dont la diffusion et l�utilisation en scientifique est � peu pr�s contemporaine de la conception du Gamma 60. Bien entendu, qui peut le plus peut le moins, le Gamma 60 fut dot� d�une unit� arithm�tique d�cimale comme le Gamma ET et se porta candidat aux m�mes applications.

  

Design logique.

 

Les objectifs initiaux conduisaient � interconnecter les diff�rentes machines m�canographiques (y compris les nouveaux d�rouleurs de bande magn�tique) entre elles et � en assurer une administration centralis�e. Les performances des nouvelles technologies (et en particulier de la m�moire � tores) semblaient autoriser une �conomie de co�t gr�ce au partage de mat�riel entre les diff�rents �l�ments.
Outre les appareils (bandes, cartes, imprimantes) dont le fonctionnement �tait naturellement asynchrone, l'id�e de conserver un fonctionnement asynchrone pour le calculateur arithm�tique et ce qui deviendra le traducteur �tait naturelle.

 

L'�tude de l'architecture du syst�me conduisit � faire du contr�leur de m�moire (distributeur de quantit�s) et de son protocole d'acc�s le centre du syst�me. Toutes les fonctions du syst�me furent construites sur cette base.

Les temps de traitement des op�rations d'informatique de gestion �taient, malgr� la transistorisation, relativement lents par rapport au cycle de m�moire centrale en particulier les fonctions portant sur des structures longues d'information et sur les op�randes num�riques de grande pr�cision.  C'est ainsi que le traducteur, le calculateur arithm�tique, le comparateur furent construits comme des "�l�ments" ind�pendants et asynchrones au m�me titre que les contr�leurs de p�riph�riques.

 

L'organisation des traitements d'informatique de gestion se faisait d�j� en UT unit�s de traitement (que l'on appellera plus tard job steps) dont le d�roulement soit �tait n�cessairement s�quentiel soit �tait susceptible d'�tre ex�cut� de mani�re asynchrone. L'id�e qui vint aux concepteurs du Gamma 60 �tait d'exploiter les possibilit�s de fonctionnement autonome des "�l�ments" pour pouvoir ex�cuter les UT potentiellement asynchrones en "simultan�it�".

La gestion de toutes les phases asynchrones des machines au profit d'UT asynchrones �tait confi�e � un "�l�ment" sp�cialis� : le distributeur de programmes implant� dans l'unit� centrale mais op�rant de mani�re identique aux autres �l�ments.

 

Le distributeur de programmes interpr�te les instructions centrales ou canoniques qu'il lit en m�moire centrale et qui sont essentiellement des instructions de "mise au travail" d'un autre �l�ment et de branchement (inconditionnels ou conditionnels sur les cat�nes qualitatifs - statut des op�rations des autres �l�ments). Outre la m�moire centrale, le distributeur peut acc�der aux registres des autres �l�ments.

La mise au travail (ou � l'arr�t) des "�l�ments" se fait � l'aide d'une instruction de "coupure" qui pr�fixe un bloc de commandes comprenant des commandes (directives) sp�cifiques de l' "�l�ment". Au pr�alable, des adresses en m�moire centrale avaient �t� charg�es dans des registres RAQ du distributeur de quantit� (sp�cifiques de l' "�l�ment"). Cette instruction de coupure a en fait pour effet de mettre en queue la requ�te dans une cha�ne de reprise dont un maillon se trouve dans chaque bloc de commandes. Le distributeur de programmes passe ensuite sur d'autres fonctions asynchrones faisant l'objet d'autres DTI. Ce sont le plus souvent des notifications de fin d'op�ration asynchrone.

De fa�on � permettre les traitements asynchrones � l'initiative du programmeur - et non pas simplement � l'initiative de l'op�rateur du pupitre - une instruction de "simu" repr�sente l'�quivalent de la coupure mais le programme se poursuit dans le distributeur de programmes qui peut mettre au travail d'autres "�l�ments".

L'adresse de retour en fin de directive est rang�e dans un registre RAP de l'�l�ment.

Le distributeur de programmes est lui-m�me un "�l�ment" et acc�de � la m�moire centrale banalis�e via le distributeur de quantit�s.

Plus tard, certains programmes utiliseront la "coupure sur �l�ment virtuel" � des fins de synchronisation des processus logiciels, voire � des traitements de listes.

 

Les �l�ments centraux sont tous de types diff�rents. Aucun Gamma 60 ne fut construit avec par exemple deux calculateurs arithm�tiques bien que rien ne l'interdise dans l'architecture. C'est un abus de langage que d'attribuer au Gamma 60 le r�le de premier multiprocesseur de l'histoire. Les types d'�l�ments centraux sont le calculateur arithm�tique, le comparateur g�n�ral, le comparateur logique et le traducteur. Faute d'analyse pr�alable des besoins (la m�trologie du logiciel qui a amen� � la conception des architectures post�rieures � 1975) la sp�cialisation des fonctions et les caract�ristiques des �l�ments centraux n'ont pas �t� d�finies de mani�re tout � fait rationnelle.

Le Gamma 60 n'�tait pas destin� aux applications scientifiques (militaires ou civiles) et une impasse a �t� faite sur le calcul binaire � grande pr�cision, � l'�poque le calcul matriciel. Un calculateur arithm�tique binaire avait �t� promis � un grand utilisateur mais n'a pas �t� construit. Le calcul de fonctions trigonom�triques ne semble pas non plus avoir �t� envisag�.

 

Le calculateur arithm�tique op�rant sur des op�randes en d�cimal flottant est l'h�ritier du Gamma 3. Le d�cimal flottant avait surtout pour lui d'�tre directement compatible avec les appareils d'entr�es-sorties (les nombres sur carte perfor�e n'affaiblissaient pas la r�sistance physique de la carte et l'on �conomisait le temps de conversion binaire d�cimal qui aurait encore alourdi la fonction du traducteur). Le calculateur arithm�tique poss�dait un op�rateur parall�le sur 80 bits et traitait des op�randes sur 48 bits.

 

L'ind�pendance du calculateur logique semble avoir �t� due � l'importance donn�e � cette �poque � l'alg�bre de Boole et � ce dont beaucoup r�vaient, celle de l'intelligence artificielle. Il faut noter cependant que l'organisation des donn�es en structure de listes (telle que le sous-entend McCarthy dans LISP) est seulement contemporaine du Gamma 60 et n'�tait pas connue des designers, m�me si ceux-ci en �labor�rent un m�canisme sp�cialis� dans la gestion des t�ches (cf. cha�nes de reprise).

 

Le comparateur g�n�ral a, outre les instructions de comparaison, la fonction d'effectuer des MOVE de m�moire � m�moire, ce qui justifiait probablement son fonctionnement asynchrone. Il �tait fond� sur un op�rateur s�rie.

 

Le traducteur �tait essentiellement l'h�ritier de la logique distribu�e des �quipements m�canographiques en all�geant la fonction des �l�ments cartes imprimantes, en admettant le support des cartes IBM (pardon, des cartes Hollerith). Le traducteur �tait en fait un processeur distribu� avec ses propres programmes (clich�s) et des traitements complexes de caract�res pour la mise en page des �tats d'imprimantes.

 

Les contr�leurs de p�riph�riques semblent plut�t all�g�s quand on les compare aux syst�mes plus r�cents (post-1964) et furent essentiellement consacr�s � l'optimisation des d�bits de donn�es et aux fonctions temps r�el impos�es par la m�canique. La solution retenue par le Gamma 60 de ne pas rendre les conversions unit-record � bandes magn�tiques des phases obligatoires (comme le faisaient l'Univac I qui recourait � des convertisseurs off-line, et l'IBM 702 qui ne disposait pas des canaux simultan�s seulement invent�s sur le 705) �tait consid�r�e � juste titre comme un atout.

 

Un des probl�mes les plus �pineux du design du Gamma 60 fut la r�duction des risques de fiabilit� introduits par les technologies nouvelles : transistor, m�moire � tores, bande magn�tique. Le d�veloppement par Bull de toute la partie �lectronique des ensembles utilisant ces technologies repr�senta un challenge impressionnant quand on consid�re que, � part un peu chez SEA, la Compagnie des Machines Bull ne pouvait gu�re recruter des ing�nieurs ayant d�velopp� ces technologies et devait red�couvrir caract�ristiques physiques et solutions aux probl�mes rencontr�s. L� o� IBM b�n�ficiait du projet SAGE et du support de contrats de la NSA, Bull ne disposait pas et ne recherchait gu�re de contrats publics sur ces technologies.

En dehors des m�canismes strictement li�s � la technologie, de nombreuses strat�gies de redondance durent �tre incorpor�es � la logique et contribu�rent � l'instabilit� du design. Elles contribu�rent � une augmentation consid�rable du volume de la machine et, indirectement, en augment�rent la probabilit� de pannes.

Les 24 plans de la m�moire � tores furent compl�t�s par 3 plans de correction d'erreurs, portant la largeur du contr�leur de m�moire � 27 bits. Le calculateur arithm�tique fut dot� de circuits de calcul de preuve. La totalit� de la machine et non pas seulement les "�l�ments" fut synchronis�e par un distributeur de rythmes qui devait porter sur des longueurs tr�s grandes et des circuits de r�g�n�ration des signaux horloge dans chaque cabinet. L'hypoth�se d'un "worst case design" o� tous les transistors �taient suppos�s d�vier dans le m�me sens des performances nominales fut prise, ce qui compliqua encore la distribution des signaux d'horloge. La technologie de base fut ralentie � peu pr�s de moiti� pour tenir compte de ce design, conduisant � une baisse de performances �quivalente. Il est vrai que des r�gles de design moins contraignantes auraient entra�n� davantage de corrections sur les � cha�nes longues � et vraisemblablement des mises au point en client�le encore plus nombreuses. Il faut noter la pr�sence sur le Gamma 60 d�un nombre important de points de mesure et de potentiom�tres de marge qui certainement en augment�rent les co�ts et impliquaient la pr�sence quasi permanente d�ing�nieurs de maintenance sur le site.

 

Les ing�nieurs des �tudes Bull ignoraient en 1955 ce qu�on appela plus tard la � computer science � ou plut�t en �taient rest�s au rapport Von Neumann sur EDVAC. Ce n�est qu�en 1961 que le software fut enseign� � Bull par le professeur Perlis, mais c��tait d�j� pr�s de  la fin de l�aventure. La plupart de ces ing�nieurs ne parlaient pas anglais et �taient plut�t fiers de l�ignorer. Et surtout, la reproduction des documents par photocopie ne se r�pandit qu�� la fin des ann�es 1960 et la possession d�un document technique am�ricain ne servait qu�� augmenter le pouvoir de son d�tenteur, privant ses coll�gues d�une comparaison avec le projet en cours. Les services technico-commerciaux furent, eux, plus sensibles aux demandes des clients et c�est en leur sein que furent d�velopp�s ou con�us la plupart des d�veloppements de logiciel de base, en particulier au CNCE (centre national de calcul �lectronique). C�est ainsi que furent d�velopp�s un moniteur s�quentiel, un compilateur Algol, que fut pens� l�AP3� Malheureusement, ces d�veloppements ne commenc�rent que tr�s tardivement et furent plut�t mal coordonn�s avec les architectes des �tudes.

Le logiciel, on disait encore software, sous la forme qu'il rev�tait � la fin des ann�es 1950, c'est � dire un superviseur d'entr�es-sorties et un moniteur d'encha�nement des travaux, ne fut entrepris qu'apr�s la r�alisation du mat�riel et les commandes des clients. Seuls �taient d�riv�s du Gamma 3 le concept de sous-programmes standard (ouverts ou ferm�s) pour le tri ou des fonctions scientifiques. Le probl�me classique du passage des param�tres ou du rangement de l'adresse retour dans les proc�dures ne fut aussi abord� qu'apr�s la r�alisation des prototypes. La solution des �l�ments virtuels pour appeler une proc�dure �tait � tout le moins lourde. Pourtant ce probl�me �tait connu et r�solu en Grande Bretagne avec Maurice Wilkes. Les "sous-programmes ouverts" repr�sentaient l'insertion "en ligne" de code et �taient souvent pr�sent�s comme des solutions pr�f�rables aux "proc�dures", probablement en h�ritage des programmes par cartes. On comprend bien que le Gamma 60 est arriv� trop t�t pour un compilateur COBOL, mais le retard d�couvert avec l�importation du RCA 301 et encore plus tard avec le GE-400 contraste avec la confiance que Bull � la fin des ann�es 1950 avait dans la p�rennit� du Gamma 60.

 

 

Le Gamma 60 inaugure en un certain sens l'architecture des processeurs superscalaires[2] des ann�es 1990 o� le r�le de la m�moire centrale est remplac� par celui du (ou des) cache. Il se rapproche aussi des architectures EPIC[3] par le fait que la simultan�it� d�ex�cution et la coh�rence des acc�s m�moires est plac�e sous la responsabilit� du programmeur. Cependant cette pr�monition �tait certainement inconsciente car l'existence m�me d'un syst�me logiciel (syst�me d'exploitation, langages standard ind�pendants de l'architecture machine) ne semblait pas �tre soup�onn�e au moment de la conception.

Par contre, la conception de la simultan�it� des entr�es sorties par une gestion asynchrone devance un peu l'adoption g�n�ralis�e par IBM de la solution inaugur�e sur la 709. On peut cependant regretter que le concept d'un IOC g�rant s�par�ment du processeur central et regroupant les registres des �l�ments p�riph�riques[4] n'ait pas �t� invent� sur le Gamma 60.

Par ailleurs, s'il �tait assez raisonnable de lancer un programme multi-threads sans aucune protection entre ces t�ches (apr�s tout, les syst�mes actuels sous UNIX et Windows XP en font autant), il �tait pour le moins imprudent d'annoncer que ces programmes pouvaient �tre ind�pendants. Le Gamma 60 n'avait pas de syst�me de protection de m�moire et les cha�nes de reprises, outils essentiels du dispatching des programmes, �taient expos�es � tout programme malveillant ou simplement erron�. De m�me, l'absence d'un mode ma�tre (superviseur) autorisait l'acc�s aux "�l�ments p�riph�riques" sans aucun contr�le.

Le Gamma 60 �tait limit� en taille m�moire � une capacit� de 32K mots de 24 bits -il faut le dire d�une taille comparable � celle de la concurrence-. Il n'envisagea pas de recourir au concept de m�moire virtuelle introduit dans le Ferranti Atlas pourtant contemporain. Ses tambours n'�taient destin�s qu'au stockage de programmes ou au stockage de petits fichiers s�quentiels. La longueur des mots, inf�rieure � ses comp�titeurs scientifiques IBM et Univac[5], aurait probablement d� �tre �tendue pour faire b�n�ficier le syst�me de ce concept.

 

Les concepteurs du Gamma 60 invent�rent cependant bien des concepts de l�an 2000 sans �tre conscients de leur port�e.

 

En pratique, il n��tait pas possible de tirer parti de toutes ces inventions d�architecture avant les ann�es 1980. La m�moire centrale du Gamma 60, 32K cat�nes, �tait de la taille d�un cache L2 d�aujourd�hui (et 10 000 fois plus lente). La m�moire paraissait rapide devant la lenteur des calculs. Les trois d�cennies suivantes renvers�rent la vitesse relative de la m�moire et du processeur avant de retrouver un rapport voisin sur la base du cache.

La capacit� th�orique du Gamma 60 � recevoir plusieurs processeurs de m�me type ne fut jamais exploit�e, pas plus que ne fut d�velopp� un calculateur flottant binaire n�cessit� par les traitements SIMD  (traitements matriciels sur tableaux de donn�es) graphiques ou autres.

Le concept de multiprogrammation qui consistait dans les ann�es 1960 � effectuer simultan�ment des programmes disjoints rentra au chausse-pied dans le Gamma 60 qui n�avait pas �t� con�u pour le fonctionnement de programmes ind�pendants en cours de debugging. Le manque de dispositif de protection de m�moire �tait pour cela un obstacle plus qu�important. Seuls en pratique les programmes � coop�rants � pouvaient y acc�der en simultan�it�. Les premiers programmes multi-threads apparurent dans les programmes transactionnels de 1975.

La compilation d�un code source pour une architecture EPIC permettant un fonctionnement automatique de la simultan�it� n�a vu le jour qu�� la fin des ann�es 1990 apr�s un d�veloppement qui exc�de la dur�e de vie du Gamma 60. Inutile de reprocher aux concepteurs de 1955 qui ignoraient souvent m�me jusqu�au concept de compilateur, de ne pas l�avoir d�velopp�.

 

Qu�il soit permis de s��tonner que ce syst�me ait finalement fini par �tre construit et m�me mis en service � la satisfaction d�une grande poign�e de clients alors qu�il aurait pu accompagner certaines machines exp�rimentales de Univac (LARC), Burroughs (Illiac), IBM (SSEC, NORC), SEA (Doroth�e, 1500) dans le respect des arch�ologues de l�histoire de l�informatique.

Probablement, le Gamma 60 aurait pu mieux f�conder les �quipes de d�veloppement de Bull, comme l�a fait le Stretch IBM, si la d�b�cle financi�re de la Compagnie n�en avait entra�n� le d�membrement. Par contre, c�est davantage le choix strat�gique de ne pas avoir vu que l�informatique avait cess� de n��tre qu�une automatisation de la gestion taylorienne des entreprises et la fuite en avant dans une gestion aventureuse du parc (obsolescence programm�e du mat�riel � classique �) qui ont �t� � l�origine de la chute de 1963 plus que les co�ts de R&D du Gamma 60.



[1] La ligne GCOS 64 / GCOS 7

[2] des microprocesseurs RISC et du Pentium et de ses successeurs.

[3] du microprocesseur Itanium de Intel

[4] plut�t que de les distribuer dans les �l�ments centraux.

[5] La s�rie 700 scientifique de IBM et l�Univac 1100 �taient dot�s de mots de 36 bits.

Bibliographie: